À corps & à textes

Orla Barry, Michael Dean, Clare Gasson, Falke Pisano, Reto Pulfer, Alexandre Singh, Richard T. Walker
02/06/2009 – 25/07/2009

L’exposition “À corps & à textes” s’inscrit dans l’opération PLEIN SOLEIL / L’ÉTÉ DES CENTRES D’ART 2009, une initiative de d.c.a, l’association française de développement des centres d’art. Parmi les 44 parcours touristiques de création dans toute la France, La Galerie, Centre d’art contemporain de Noisy-le-Sec proposera du 2 juin au 25 juillet à ses visiteurs des suggestions de balades à la découverte de sites d’architecture contemporaine, de paysagisme, d’œuvres de commande publique, ainsi que des idées de restaurants créatifs et des adresses d’hôtels design.

 

À bien y réfléchir, l’approche immédiate de ce qu’on appelle “typographie” au sens premier du terme s’avère plutôt déroutante : là, arrangée graphiquement sur la page, la séparation entre signifiant et signifié paraît recherchée et formellement élaborée afin de tendre vers une communication efficace. Les éléments de construction sont toujours les mêmes – un texte, son corps et le message –, mais la grille de lecture en change radicalement l’interprétation : si l’écriture peut être considérée comme un enchaînement d’idiosyncrasies subjectives, dans le même temps elle s’incarne en tant que corps dans l’espace, corps occupant cet espace.

 

Tout autant irrésolue, l’exposition “À corps & à textes” analyse, à sa manière, la nature typographique de différentes stratégies qui emploient toutes l’écrit comme moteur de création. Avec une grande variété, les œuvres des sept artistes invités – dont la plupart exposent pour la première fois en France – les situent dans l’interstice entre deux démarches : d’un côté une raréfaction délicate de l’objet d’art par le récit subjectif ; de l’autre une investigation analytique du langage comme façon de reconquérir une physicalité de l’œuvre. Suivant l’itinéraire tortueux de différentes pratiques, l’exposition explore le potentiel inestimable de l’écriture, ici envisagée en tant que corps, au sein d’un espace tant physique que mental.

 

Quand je parle de typographie à propos des œuvres des artistes réunis dans l’exposition “À corps & à textes”, il s’agit évidemment d’une variante hybride de cette notion. Je ne pense en effet nullement à l’art de mettre en page des caractères ni au dessin technique de polices, mais plutôt aux modes d’écriture intuitifs, qui pourraient être autrement définis comme “ce par quoi quelque chose est subjectivement symbolisée ou figurée” ou encore comme “ce par quoi quelque chose retrouve son statut de chose entre les choses, retrouve son être-au-monde”.

 

Peut-être serait-il donc plus approprié de parler d’une certaine “attitude typographique” à propos des artistes ici invités et de la production de leurs œuvres – une relation maintenue en constante transformation par l’irrésolution de leurs écrits. C’est dans cette ouverture à une fluidité permettant à l’œuvre de ne pas formellement se figer, que les démarches des artistes d’“À corps & à textes”, malgré leur diversité, trouvent ici un terrain conceptuel commun. Cette conception élargie de l’écriture renvoie à la capacité propre à l’humain de saisir des fragments du réel pour les transformer en corps matériels, existant à la fois comme les ingrédients éphémères de réalités subjectives et comme objets autonomes physiquement replacés dans le monde.

 

Cet équilibre fascinant entre l’écrit comme processus informel d’abstraction et la concrétisation de l’œuvre se trouve au cœur de l’exposition. Deux anecdotes significatives pourraient me permettre de mieux l’illustrer : en 1961, Pier Paolo Pasolini délaisse la poésie pour tourner son premier film, transposant dans son réalisme cinématographique la puissance de ses allégories poétiques. Dans son cinéma, Pasolini applique sa vision réaliste du monde au lyrisme de l’intrigue, par le biais de mythologies complexes capables de traverser toutes les épaisseurs du réel qui se déploie sous ses yeux. Seulement dix ans auparavant, Raymond Queneau publie sa Petite cosmogonie portative, une investigation lyrique du potentiel de création contenu dans le langage analytique. Il y adopte un langage si éloigné de la poésie qu’il parvient à y incorporer des termes et des thèmes scientifiques, pour ainsi composer avec ce langage même une œuvre poétique singulière, une cosmogonie littéraire possédant une validité scientifique. Ces deux faits complexes et divergents illustrent parfaitement comment la rencontre d’ingrédients à la fois analytiques et poétiques peuvent transformer d’une part la description la plus subjective du réel en mythologie, et de l’autre l’analyse de texte la plus scrupuleuse en objet concret.

 

Le spectre des nuances est aussi innombrable que les formes narratives employées par les artistes invités : le quotidien, le crépusculaire, l’intime et le naturalisme, ou bien la distance, le rationnel, la rigueur et l’analyse. Ainsi, tandis que Clare Gasson et Orla Barry explorent l’écriture comme marque de la subjectivité de l’artiste, Alexandre Singh utilise la fiction narrative comme catalyse d’histoires parallèles. Les recherches analytiques de Michael Dean et de Falke Pisano transforment les mots écrits en objets physiques et conceptuels. Richard T. Walker, quant à lui, propose une utilisation troublante de l’écrit en tant que lien psychologique entre intériorité et monde extérieur. Enfin, Reto Pulfer se sert des mots comme exercice mnémotechnique qu’il performe à partir d’images et d’objets. Les mots ont décidément leur importance dans cette exposition qui tente d’analyser les conséquences d’une telle affirmation à travers un ensemble d’artistes qui placent l’écrit au centre de leur pratique.

 

Le point de rencontre entre ces différentes œuvres est à trouver dans les contours mouvants de cette “attitude typographique” commune, c’est-à-dire dans l’équilibre entre une pièce et le trop plein de discours écrit qui l’accompagne. Cette rencontre se matérialise dans la salle centrale qui complète la portée conceptuelle de l’exposition et qui souligne non seulement les diverses stratégies d’utilisation de l’écriture au cœur des pratiques artistiques, mais aussi l’importance de traduire notre besoin culturel d’écrire, toujours écrire et encore écrire.

 

Francesco Pedraglio

 

Traduction de l’anglais : Jeanne Bouniort et Marianne Lanavère

Autour de l’exposition

  • 30/05/2009

    Performances pendant le vernissage :
    de 18 h à 22 h
    Reto Pulfer , La Galerie
    à 20 h 30
    Alexandre Singh , atelier-résidence, Noisy-le-Sec.

  • 09/06/2009

    de 19 h à 21 h
    “Un temps pour l’art”#1 : atelier de critique d’art tous publics mené par Sally Bonn, en partenariat avec le Centre de Philosophie de l’art de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et avec la participation d’Alain Berland, critique d’art.

  • 18/06/2009

    de 19 h à 20 h 30
    Conférence-rencontre avec Jérôme Poret, artiste, sur les liens entre le son et les arts plastiques dans le cadre du festival “Musiques de films” à Noisy-le-Sec, à la médiathèque Roger-Gouhier.

  • 23/06/2009

    de 19 h à 21 h
    “Un temps pour l’art”#2 : atelier de critique d’art tous publics par Sally Bonn.

  • 26/06/2009

    Soirée de performances avec Alex Cecchetti et Marcelline Delbecq.

  • 03/07/2009

    de 19 h 30 à 21 h
    Francesco Pedraglio invite des curateurs et artistes rencontrés pendant sa résidence : soirée de lectures et de projections, atelier-résidence, Noisy-le-Sec.