Fables du doute

Athanasios Argianas, Ulla von Brandenburg, Kit Craig, Christian Frosi, João Maria Gusmão + Pedro Paiva, Nick Laessing, Goshka Macuga
24/05/2008 – 26/07/2008

En 1901, un livre intitulé Thought Forms voit le jour à Londres. Ses auteurs, Annie Besant et Charles Webster Leadbeater, étaient des disciples de la Théosophie, une doctrine ésotérique apparue entre le XIXe et le XXe siècle qui tentait de relier les phénomènes médiumniques aux nouvelles théories scientifiques. Cet ouvrage soutenait la possibilité de visualiser des formes immatérielles générées par la pensée et par les émotions humaines. Les illustrations de ce livre – des peintures réalisées à partir de la description de ces formes – représentaient des figures abstraites, aux couleurs étincelantes, en suspension sur un fond opaque ou flottant au-dessus de bâtiments. Curieusement, quelques-unes de ces images semblent anticiper de quelques années, voire de quelques décennies, les tendances et les styles de la peinture abstraite.

 

Les idées, les convictions et les histoires romanesques telles que celles décrites plus haut font partie des fondements de l’exposition “Fables du doute”. Elles appartiennent à un champ qui pendant longtemps (malgré la difficulté à fixer des limites chronologiques, on parle d’une période comprise entre le XIXe siècle et la moitié du XXe siècle) s’est intéressé de près aux liens entre la science, l’esthétique et les pratiques que l’on définit aujourd’hui comme irrationnelles. De cette période ont découlé la photographie spirite, d’importantes innovations technologiques – qui à l’époque représentaient encore des prodiges –, les tentatives d’expliquer de façon rationnelle des phénomènes médiumniques, la recherche d’une source d’énergie perpétuelle libre, et bien d’autres encore.

 

Les sept artistes de l’exposition, dont beaucoup exposent pour la première fois en France, se confrontent à ces problématiques en adoptant une position complexe, voire ambiguë. D’un côté, ils sont conscients de se tourner vers un chapitre quasiment révolu de l’histoire des idées, mais d’un point de vue esthétique ce sujet les fascine. Tandis que d’une part ils soulignent la distance culturelle qui nous sépare de certaines croyances et théories, de l’autre, ils démontrent la capacité de celles-ci à questionner, encore aujourd’hui, les limites de ce que l’on considère comme réel, rationnel et plausible.

 

On peut décrire ce positionnement en se référant à la célèbre théorie esthétique de Samuel Taylor Coleridge. Le poète romantique anglais affirmait que le rapport du lecteur à l’œuvre de fiction se fondait sur une “suspension de l’incrédulité” : un abandon momentané de la faculté critique permettant l’implication émotionnelle dans le récit. Le titre “Fables du doute” fait allusion à la possibilité inverse. Il imagine un rapport à la narration, ou plus précisément à un ensemble de “narrations” provenant d’un passé bien défini, qui repose autant sur le doute que sur la croyance.

 

En s’appuyant sur ce double rapport, l’artiste anglais Kit Craig a réalisé une série de dessins inspirés du livre Thought Forms de Besant et Leadbeater. Dans ce double passage développé par Craig entre traduction et trahison, des illustrations aux sculptures et des sculptures aux dessins exposés, la signification des images originales ainsi que celle des fondements théoriques de la Théosophie s’étiolent. L’impossibilité de remonter jusqu’à cette signification devient alors une source de fascination : ces objets privés de sens deviennent de surréels assemblages, des éléments de cabinets de curiosités…

 

L’intérêt qu’il porte aux systèmes de pensée métascientifiques, hétérodoxes et improbables rapproche le travail de Craig à ceux d’Athanasios Argianas, de Nick Laessing, de João Maria Gusmão + Pedro Paiva, artistes qui mesurent en effet la capacité de ces systèmes à interroger des concepts actuels. Ils se concentrent également sur les instruments et les appareils auxquels ces systèmes ont donné vie, tout en soulignant le paradoxe des technologies qui, tombées dans l’obsolescence, loin des codes de la science actuelle, redeviennent à nos yeux inconnues. João Maria Gusmão + Pedro Paiva offrent une version “entropique” d’un modèle d’œil humain datant du XVII e siècle. Nick Laessing, quant à lui, présente la réplique fidèle d’une machine qui serait en mesure, selon son inventeur, de produire une petite quantité d’énergie à partir de rien. Les deux sculptures qu’Athanasios Argianas a réalisées spécifiquement pour l’exposition semblent se situer entre une théorie des formes (gestalt) et les machines que
l’écrivain Raymond Roussel imagina dans ses romans.

 

Christian Frosi et Goshka Macuga se concentrent quant à eux sur le contenu émotionnel et psychologique de ces systèmes épistémologiques. Ils s’interrogent tous deux sur les conditions historiques et culturelles qui influencent une faculté humaine essentielle : la capacité d’émerveillement. Goshka Macuga projette des illustrations d’un ouvrage de la fin du XIXe siècle révélant la plupart des trucages des magiciens ; elle semble ainsi vouloir mettre en place une archéologie du désenchantement et rechercher le point tangent dans notre rapport à la magie. Christian Frosi se penche sur les attentes du spectateur face à la science et à la technologie : il les décline au présent en nous proposant une expérience scientifique de lévitation, mais sans la réaliser réellement. Il se réfère également au passé en essayant de reconstruire les conditions d’étonnement voire de stupeur de ceux qui ont assisté à l’invention de la télévision.

 

Au-delà des thématiques de l’exposition, les artistes partagent certains choix esthétiques. Ils mettent de côté la technologie numérique et privilégient des supports analogiques (tels que la photographie traditionnelle ou la pellicule de film) dont l’histoire remonte au XIXe siècle et qui prêchaient le “vrai” déjà de façon ambiguë. Ils ont également recours à la peinture figurative, non pas comme instrument de représentation de la réalité, mais comme moyen d’illusion et de persuasion. Avec ses aquarelles et son film Geist en 16 mm, qui s’inspirent de la photographie spirite en vogue aux XIXe et XXe siècles, Ulla von Brandenburg se situe au centre de ces interrogations.

 

Les artistes de “Fables du doute” ne se tournent ni nostalgiquement vers le passé ni ne cherchent à nous présenter une forme d’évasion, de séduction ou d’exotisme. Ils montrent plutôt à quel point l’histoire culturelle possède ses côtés obscurs et ses questionnements irrésolus ; et ils le font de telle sorte qu’ils parviennent, à travers leurs œuvres, à interroger le présent.

 

Simone Menegoi

 

Traduit de l’italien par Avril Cassanas

Autour de l’exposition

  • 14/06/2008

    de 18 h à 20 h
    Conférence sur la photographie spirite par Clément Chéroux, et rencontre avec Simone Menegoi.

  • 19/06/2008

    de 19 h 15 à 20 h 45
    Ateliers pour adultes “Un temps pour l’art”
    Cycle 4 : “Fables du doute”
    Ateliers d’analyse des œuvres en 3 séances, incluant une visite de l’exposition “Traces du sacré” au Centre Pompidou, (Paris).

  • 29/06/2008

    17 h
    Projection inédite de films et rencontre avec João Maria Gusmão + Pedro Paiva, à la Maison rouge, Fondation Antoine de Galbert (Paris).