Un autre point de vue

Gerard Byrne, Marcelline Delbecq, Peter Piller, Józef Robakowski, Amie Siegel
18/09/2010 – 20/11/2010

L’histoire de notre univers visuel a progressé au même rythme que celle de la métropole moderne. La photographie, le cinéma, la télévision et les images numériques ont accompagné l’expansion des villes. Nous vivons dans un monde saturé d’images, où l’on peut parcourir virtuellement des villes que nous n’avons jamais visitées, consulter un plan de rues sur son téléphone ou assister à la démolition imaginaire d’une ville filmée à coups d’effets spéciaux. Ce nouveau rapport à l’image a-t-il changé notre perception de la ville ? A-t-il modifié notre relation avec le contexte urbain ?

 

Dans la société contemporaine, l’omniprésence du visuel régit tous les aspects de notre vie quotidienne. Soumis à un bombardement incessant d’images, nous n’y prêtons plus attention. Ces images ont-elles alors toujours la même signification ? Dans quelle mesure sont-elles encore porteuses du réel ?

 

L’exposition “Un autre point de vue” examine comment les artistes travaillent les images de tous les jours pour en transformer le sens. Scrutant l’environnement urbain, ils nous amènent à nous arrêter devant toutes sortes de choses que nous n’avions pas remarquées. En adoptant un autre point de vue sur notre monde, ils en mettent en évidence les détails subtils en même temps qu’un panorama d’ensemble. Ils proposent une autre manière de voir, une autre attitude, une autre perspective où se tissent des récits différents.

 

Les cinq artistes de l’exposition s’attachent à explorer les liens entre passé et présent, brouillant par là même les frontières entre fiction et réalité. Ils se mettent à réexaminer des prises de vue ignorées, refont de nouvelles images, nous racontent des histoires. Nous les suivons dans leurs déambulations à travers la ville, découvrant ici coins de rue et vitrines, et là vues plongeantes depuis les toits d’immeubles.

 

Paris se prête idéalement à la promenade au fil des rues, à la perte de repères, à une “dérive” à travers ses quartiers. Marcelline Delbecq nous entraîne dans un périple en compagnie d’une actrice qui déambule sur les Grands Boulevards, en passant par la Place Vendôme, la place Clichy et les Folies Bergère. Elle déploie un univers narratif sonore entre réalité et fiction, entre passé et présent. Assis sur un banc, le spectateur entend la voix d’Elina Löwensohn dans le casque audio et se réapproprie le monologue intérieur de l’actrice. Il s’immerge dans la ville, petit à petit, par le truchement de sa voix, de ses pensées. Chacun se fait “flâneur”.

 

De même que lieux et souvenirs se télescopent dans le périple narratif de Marcelline Delbecq, passé et présent s’entrecroisent dans le Berlin où nous emmène Amie Siegel. Sa double vidéo nous présente un Berlin vu par les cinéastes de l’ex-RDA dont elle enfile les bottes pour refilmer les mêmes rues, sous les mêmes angles, dans une ville qui est à la fois identique et autre. L’ampleur du changement nous fascine autant que la persistance d’un monde inaltéré, comme si le passé avait laissé une empreinte indélébile sur le présent. À propos de Berlin Remake, Amie Siegel parle d’une “mise en scène de l’absence. Une hallucination, une duplication, une réplique. […] Une conjonction du virtuel et du présent, de correspondances et de contradictions. Un sentiment de trouble.”1

 

On éprouve un trouble et une incertitude analogues devant les Images or shadows of divine things [Des images ou des ombres de choses divines] de Gerard Byrne. La question n’est pas de savoir où nous sommes mais à quelle époque. Les images donnent-elles à voir leur époque ? Peut-on photographier le passé ? L’artiste a-t-il retouché les images, gommant le présent (voitures actuelles, téléphones portables, environnement moderne) pour nous laisser en suspens entre les années 1950, 1940 ou 1930 et aujourd’hui ? Byrne nous montre une Amérique rétro et provinciale, celle de la série Mad Men2, une Amérique de travailleurs, un portrait à la Walker Evans – restée apparemment à l’écart du XXIe siècle. Ce qu’il élimine a autant d’importance que ce qu’il choisit de représenter dans ses photographies en noir et blanc.

 

Peter Piller explore la ville à travers ses installations d’images disparates. Il réinterprète des images existantes en les replaçant dans des réagencements qui en modifient le sens, créant des liens inattendus entre ces fragments urbains banals et oubliés. Piller se concentre sur de menus détails qui peuvent sembler absurdes, énigmatiques, inquiétants ou mystérieux. On a l’impression qu’il élabore une documentation, mais sur quoi au juste ? À quoi servent ces images, que veulent-elles dire ? L’artiste nous livre des parcelles d’une réalité suburbaine. Dans la série qu’il présente ici pour la première fois, le regard sonde les recoins d’une pièce ou encore la rencontre d’un mur et d’un rideau, d’un dessus-de-lit et d’un papier peint, aux confins de l’univers domestique. Les images proviennent d’une caméra Web installée dans un espace impossible à localiser ou à identifier. Comme dans les peintures de De Chirico, les occupants absents deviennent des présences palpables. En fait, les photographies de Peter Piller ne montrent rien d’autre que des décors qui semblent se situer dans une ville entièrement virtuelle et qui pourraient se trouver n’importe où.

 

Alors que Peter Piller plonge son regard dans des espaces domestiques à jamais anonymes, Józef Robakowski tourne le sien vers l’extérieur pendant des décennies, à partir de la fenêtre de son petit appartement de Lódz´ . Son logement donne sur la place principale de la ville, mais tout se passe comme si la vue de la fenêtre englobait une société tout entière. En poursuivant sa recherche sur le son et l’image, Robakowski crée un Cinéma personnel bien plus narratif, intime et subjectif que les films autorisés sous le régime soviétique. “Le Cinéma personnel, dit-il, c’est quand on ne fait pas semblant.”3

 

Carolina Grau

 

Traduction de l’anglais : Jeanne Bouniort

 

1. Cf. site d’Amie Siegel : http://amiesiegel.net/project/berlin_remake
2. Série télévisée sur le milieu publicitaire des années 60 à New York
3. Cf. site de Józef Robakowski : www.robakowski.net/portfolio_ang.html

Autour de l’exposition

  • 14/10/2010

    de 19 h à 20 h 30
    Conférence croisée : “La carte comme représentation des possibles et invention du monde” par Estefanía Peñafiel Loaiza, (artiste en résidence), à la Médiathèque Roger-Gouhier, (Noisy-le-Sec).

  • 30/10/2010

    de 15 h à 20 h 30
    Parcours Est #3 :
    Visite en autocar des expositions à Khiasma (Les Lilas), à La Galerie, à la Maison Populaire (Montreuil) et à Mains d’oeuvres (Saint Ouen).

  • 04/11/2010

    de 19 h à 21 h
    “Un temps pour l’art” : ateliers de critique d’art pour tous avec Audrey Illouz, critique d’art invitée.

  • 18/11/2010

    de 19 h à 21 h
    “Un temps pour l’art” : ateliers de critique d’art pour tous avec Audrey Illouz, critique d’art invitée.

  • 20/11/2010

    de 18 h 30 à 20 h
    Finissage : carte blanche à Marcelline Delbecq
    Performance sonore de Nicolas Becker, bruiteur
    Lecture de Marcelline Delbecq.